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Pour en finir avec les préfaces (postfaçons-les!)

Figure 1: Version DIY-postfacée des Confessions de Rousseau.

 

Par quelle prétention, oui prétention, l'éditeur ou le "préfaceur" peut-il placer ses propres mots – une vingtaine de pages explicatives, souvent utiles a posteriori après lecture du texte principal, mais peu éclairantes avant la lecture du texte – en début de livre, avant même les mots de l'auteur ?

Par quel mystère est-il devenu la norme pour les livres de poche de devoir feuilleter jusqu'à la page 35 pour enfin pouvoir lire les premières lignes du texte original de l'auteur ?

Pour illustrer mon propos, je ne vois pas en quoi les premières lignes des Confessions de Rousseau:

Voici le seul portrait d'homme, peint exactement d'après nature et dans toute sa vérité, qui existe et qui probablement existera jamais.
[...]
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.

ne se suffiraient pas à elles-mêmes et nécessiteraient d'être précédées par cette préface:

Ce livre, pour son auteur comme pour nous, est d'abord un acte: confessions, non mémoires, même si la scansion du récit s'appuie sur une trame chronologique; appel à l'autre, appel séducteur et pathétique, qui suscite en alternance chez le lecteur intimité complice et mise à distance irritée, non recherche du temps perdu ; apologie et non bilan ; ...

et une vingtaine de pages du même acabit ?

Hormis rares cas (notamment préface choisie en accord avec l'auteur au moment de l'édition, ce qui n'est clairement pas le cas ici pour Rousseau), je pense n'avoir jamais lu une préface d'une œuvre classique qui fasse réellement sens avant d'avoir lu le texte de l'auteur. La quasi-totalité des préfaces de textes classiques apportent un éclairage supplémentaire, historique, des éléments de contexte qui sont intéressants après lecture du corps du texte, mais pourquoi placer ces informations avant ? Dans le cas illustré précédemment, cette préface de J. B. Pontalis aurait certainement toute sa place dans cet ouvrage, mais en tant que postface.

Si on pousse le raisonnement plus loin, on pourrait presque arriver à la conclusion que l'éditeur estime que l'auteur n'a pas suffisament donné d'éléments de contexte pour que le texte puisse se suffire à lui-même et donc qu'il faudrait "corriger" cela grâce des explications préalables pour pouvoir appréhender le texte. C'est pourtant le choix de l'auteur de débuter son texte comme il l'a fait, pourquoi estimer qu'il faut l'expliquer au prélalble comme si ses mots étaient insuffisants ?

Les préfaces sont aussi une aberration d'un point de vue pédagogique : on a tous croisé au lycée des personnes (pas si rares) qui se targuaient de ne pas avoir lu le livre sur lequel on était censé travailler:

— Tu l'as lu toi?
— Non j'l'ai pas lu!

Pour quelqu'un pas franchement branché lecture, réussir à trouver le début du texte original de l'auteur n'est pas une mince affaire. Je suis prêt à parier que bon nombre de collégiens sont passés à côté d'une pièce de Molière parce qu'ils se sont perdus ou endormis dans les quinze premières pages d'élucubrations d'un quelconque inspecteur général (sans savoir qu'ils ne lisaient en fait pas du Molière). Je suis prêt à parier aussi que le taux de lecture, dans une classe de 3ème, d'une pièce de Molière serait bien supérieur si la pièce démarrait en page 3 et non pas en page 33 !

Quel meilleur moyen de donner éclat à un texte d'auteur si ce n'est de lui permettre d'apparaître noir sur blanc dès la première ou deuxième page après avoir ouvert l'ouvrage ?

De grâce, chers éditeurs, postfacez vos préfaces.

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